Portraits partenaires 3/4 : Annie Masengo

2 mars 2020

Avocats Sans Frontières, présent en République Démocratique du Congo depuis 2002, ne saurait agir sans ses partenaires, et c’est la raison pour laquelle nous leur laissons la parole aujourd’hui. Ces femmes et ces hommes nous ont parlé de leur quotidien, de leurs réalités et de leurs convictions. À travers une série de portraits, nous vous proposons donc de rencontrer les figures qui incarnent la Commission Diocésaine Justice & Paix de Boma, la Ligue Congolaise contre la Corruption et les Réseaux d’Observateurs.

Toutes et tous travaillent dans la province du Kongo central et, plus particulièrement, dans la zone côtière de Muanda, dans le cadre du projet « Placer les intérêts des populations locales au cœur de la gestion des ressources naturelles : transparence, redevabilité et protection des droits » (plus d’informations en bas de page).

Aujourd’hui, c’est Annie Masengo qui prend la parole pour nous parler de son combat au sein de la Ligue Congolaise contre la Corruption (LICOCO). Elle nous parle de ce qui l’a poussée à s’engager dans la lutte contre la corruption, phénomène endémique dans le secteur des ressources naturelles, et de l’importance que tous les membres des communautés, sans distinction de genre, puissent faire entendre leur voix.

Parler du droit des femmes pour faire évoluer les mentalités

  • Parlez-nous de votre parcours et de votre engagement. Expliquez-nous comment et pourquoi vous êtes ici aujourd’hui ?

Je suis avocate depuis 2000, c’est ma profession principale. C’est en 2006 que je me suis lancée dans le mouvement associatif, et plus précisément dans l’ONG Nouvelle dynamique de la jeunesse féminine. Cette ONG a pour objectif de défendre les droits de la femme, de la jeune fille, de lutter contre les violences sexuelles et contre l’impunité qui entoure ces violences. Je suis restée longtemps dans cette organisation mais il y avait une autre thématique qui me tenait beaucoup à cœur : la lutte contre la corruption, surtout au vu du degré de corruption que notre pays a atteint.

Le souci de mieux faire, de militer pour le changement m’a poussée à m’engager dans les deux domaines et c’est pourquoi que j’ai décidé de rejoindre la LICOCO. Je veux lutter contre la corruption, sans oublier l’enjeux du genre, parce que les deux sont aussi très liés. Dans cette structure, je m’occupe des CAJAC, Centre d’Assistance Judiciaire et de l’Action Citoyenne. C’est dans ces centres que nous recevons les différentes plaintes des gens qui ont saisi la justice et n’y ont pas trouvé gain de cause, à cause de lenteurs de traitement de leurs dossiers, de corruption…

La volonté d’aider les autres est ce qui m’anime au quotidien, j’aime que les gens vivent à l’aise mais, malheureusement, nous sommes dans une société où les choses ne fonctionnent pas comme on le souhaite. C’est pourquoi je me range du côté des opprimés, de ceux qui sont privés de leurs droits, de la justice, privés de tout. Je veux me battre à leurs côtés.

  • Plus haut, vous mentionniez le fait que tout est lié, la corruption, les femmes, le droit… Pensez-vous également qu’il y a un lien avec les ressources naturelles ? Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Bien sûr que tout est lié ! Lutter contre la corruption dans la gestion des ressources naturelles, c’est justement une façon d’aider la communauté à bénéficier de quelque chose qui lui revient de droit. Dans ce secteur, il y a trop d’exploitants qui marchent sur les droits des communautés locales, qui s’accaparent leurs terres sans même les contacter, ou encore qui traitent directement avec ceux qui dirigent le pays sans tenir compte de la présence de ces communautés. Et lorsque ces communautés vont se plaindre, il y a une sorte de bras de fer qui se créé et on passe directement par la corruption, le trafic d’influence, pour les empêcher de revendiquer leurs droits. Trop souvent, ces communautés rencontrent des obstacles et ne savent plus à quel saint se vouer. Alors il faut lutter avec elles.

Cette lutte permet aussi le développement, car on ne peut pas parler de développement lorsqu’il y a de la corruption à grande échelle. La constitution même reconnait que les richesses de ce pays doivent être partagées avec et entre les communautés mais, en réalité, vous trouvez que ces communautés ne bénéficient de rien. Vous trouvez qu’une fois qu’une entreprise veut exploiter quelque part parce qu’on a constaté qu’il y a des gisements, des minerais, etc… on passe directement aux autorités. On va les voir, on fait des cadeaux, on signe des contrats, parfois sans même tenir compte du fait qu’il y a des gens qui habitent le coin qui est sollicité ! On ne tient pas compte des conséquences que ça peut avoir sur l’état de santé des gens, on ne parle pas de pollution… on ne parle de rien de tout ça. Et c’est même pire ! En parallèle, si on veut être en harmonie avec les communautés, on leur fait signer des contrats qui ne seront pas respectés, on prend des engagements qui ne seront pas tenus, on prétend qu’on va indemniser les gens, payer des redevances aux communautés, mais on ne le fera pas. Parfois on instrumentalise un groupe de soi-disant représentants de ces communautés, on leur donne un petit rien et puis finalement toute la population qui reste là ne bénéficie de rien et ceux qui semblent représenter ces familles, eux, récupèrent plus que les autres. On va même jusqu’à empêcher ces gens de connaître leurs droits. Dès que les communautés sentent qu’on a marché sur leurs droits, sur le peu qu’elles connaissent, quand elles vont en justice, ces entreprises vont aussi aller en justice, faire appel, aller voir les magistrats, leur donner des pots de vin et le petit peuple se retrouve sans force, sans rien. Et dans des situations pareilles, le pouvoir va chercher à étouffer les revendications et cela passe inaperçu, car ces communautés ne savent pas par où passer pour obtenir justice. C’est pourquoi ces luttes nous intéressent car elles ont, ces communautés, le droit de bénéficier de tout ce qui leur revient.

L’aspect genre est très très important, parce qu’il y a, dans la communauté, des catégories de personnes différentes, avec des réalités différentes et des besoins différents. Depuis toujours, les gens se font à l’idée que lorsque l’on parle de « communauté », ce sont seulement les hommes. On met de côté l’existence des femmes, alors qu’elles font partie intégrante de cette communauté, et elles sont même plus nombreuses ! Mais lorsque les hommes se mettent autour d’une table pour décider du développement du village, ou de l’évolution de leur communauté, ou lorsqu’ils sont approchés pour des négociations en rapport avec l’exploitation des ressources naturelles, ils se désignent des représentants, entre eux, se retrouvent là, entre eux, et décident, entre eux. Or, ils ne sont pas nombreux, ne sont que des hommes, et ils vont prendre des décisions sur des choses qui souvent ne les concernent pas, les impactent moins que les femmes. Je pense par exemple à toutes les décisions prises par des hommes sur la terre, alors que nous savons tous que ce sont les femmes qui travaillent les champs et font l’agriculture pour faire subsister leur foyer. Ils ne connaissent pas les désidératas des femmes, ils se contentent de les exclure. Et en plus de faire ça, ils prennent la parole comme s’ils parlaient pour toutes et tous. Et lorsqu’ils la prennent, cette parole, ça pose un énorme problème parce que les besoins des femmes ne seront pas connus, pas reconnus ni exprimés.

Il est nécessaire que les gens enlèvent de leur tête l’idée selon laquelle la femme est un être faible, qu’on peut traiter comme on objet. Il faut considérer que les femmes et les hommes ont le même potentiel, sont aussi intelligents, et que la femme peut et doit contribuer au développement de toute sa communauté. Dans tout ce que nous faisons, dans les espaces de prise de décisions, dans les choix effectués au nom de la communauté, il faut que les femmes soient présentes car ce sont elles les plus aptes pour exprimer leurs propres besoins. Nos lois sont claires là-dessus, les us et coutumes qui avilissent une catégorie de personnes doivent être bannies. Et s’il y a des lois, pourquoi les femmes continuent-elles à demeurer dans cet état ? Pourquoi est-ce que les hommes n’aident pas les femmes à se relever ? Pourquoi ne le veulent-ils pas ? Pourquoi ne comprennent-ils pas que, pour qu’il y ait véritablement un développement durable, les hommes et les femmes doivent travailler ensembles ? Nous voulons que les femmes et les hommes avancent et luttent main dans la main et, si les hommes comprennent cela, ils verront que leur combat sera bien plus victorieux, dans le domaine des ressources naturelles comme partout ailleurs dans notre société.

L’objectif général du projet est de contribuer à la gestion transparente des ressources naturelles dans le respect des droits humains. Plus spécifiquement, il vise à soutenir l’implication et la participation des populations concernées en vue (i) d’assurer la transparence des processus de gestion des ressources naturelles et la lutte contre les pratiques corruptives et (ii) la protection et la réalisation de leurs droits dans ce cadre.

En consolidant le pouvoir d’agir des populations locales afin que celles-ci soient en mesure de jouer pleinement leur rôle dans les processus de gestion des ressources naturelles et en accompagnant ces populations en vue de garantir la protection de leurs droits, le projet participe à l’émergence des conditions essentielles en vue d’un développement inclusif, durable et respectueux des droits humains.

Photos et entretien : Camille Burlet

Dans le prochain article, des villageois membres des réseaux d’observateurs, dynamisés dans le cadre de notre projet, prendront la parole pour nous décrire leur combat quotidien pour la bonne gouvernance et la transparence dans le secteur des ressources naturelles.

 

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