Etre un avocat au… Burundi

Maître Isidore Rufyikiri

Vous êtes le Bâtonnier du Barreau près la Cour d’Appel de Bujumbura, qui compte actuellement 200 avocats. Quel regard portez-vous sur le fonctionnement de  la Justice dans votre pays?

La justice burundaise n’est pas indépendante, ce qui est d’ailleurs contraire à notre Constitution. Ainsi, le Conseil Supérieur de la Magistrature est largement dirigé par le pouvoir exécutif. Juges et magistrats sont recrutés davantage en fonction de leur appartenance  au parti au pouvoir, que de leurs compétences ou de leurs mérites. Par conséquent, pour les procès délicats portant sur des assassinats politiques, des cas de torture par des agents de l’Etat, ou encore l’emprisonnement d’opposants, de journalistes ou de défenseurs des droits de l’Homme, il est possible qu’un magistrat statue de manière discrétionnaire. Cela peut aller jusqu’à acquitter le responsable du délit et faire emprisonner l’entourage de la victime. Un autre phénomène important qui handicape un fonctionnement digne d’une magistrature est la corruption.

Dans ce contexte, on comprend que les conditions de travail de l’avocat soient très difficiles…

Effectivement, car ce ne sont pas forcément les règles de droit qui gèrent la justice au Burundi. Ceci dit, je reste optimiste. La situation actuelle n’est qu’un « virus de passage », même si cela dure depuis des années. Elle changera dès lors que notre pays sera dirigé par un gouvernement qui aura davantage le sens de l’Etat et de la bonne gouvernance (Note : les prochaines élections législatives se dérouleront en 2015). Dans la situation actuelle, le travail de mes confrères qui suivent des affaires délicates impliquant des membres du gouvernement, de la police ou de l’armée, est difficile. Pour eux, les risques d’intimidations, de menaces et d’emprisonnement sont réels.    

Vous évoquez les procès délicats. Mais qu’en est-il de la justice pour le justiciable lambda ?

Vous savez, tout le monde au Burundi est conscient de la corruption qui sévit largement au sein de la magistrature. Ajoutez le niveau de pauvreté de la population et vous comprendrez très vite que pour la majorité des Burundais, la justice reste inaccessible. L’avocat est considéré  comme un personnage certes utile, nécessaire mais coûteux. Une étape importante pour améliorer la situation sera la mise sur pied d’un pouvoir judiciaire qui bénéficie de la confiance de tous. Il faut établir des critères de recrutement objectifs et transparents, créer un organe indépendant du pouvoir exécutif afin de gérer la carrière des magistrats – et assurer leur inamovibilité et, enfin, le doter de moyens financiers suffisants et autonomes.

Comme avocat, vous avez été vous-même emprisonné pour avoir défendu certains dossiers.

C’est exact. A un moment donné, j’ai voulu changer de place, en quelque sorte, de magistrat à avocat. En 2000, après quatre années d’emprisonnement pour raisons politiques, j’ai été acquitté et j’ai décidé de continuer de vivre en toute indépendance par rapport au pouvoir. Six ans plus tard, j’ai été incarcéré pendant six mois dans le cadre d’une affaire où je défendais un prisonnier politique qui subissait des tortures. Grâce à mon intervention, les tortures à l’égard de mon client ont été arrêtées. Nous avons mis sur place une défense conjointe et avons été finalement acquittés. Ma dernière incarcération –  huit jours – remonte à l’été 2011. J’avais pris position publiquement par rapport à la décision d’un juge qui avait ordonné l’emprisonnement d’une avocate. Malgré cela – ou à cause de cela -, je suis satisfait d’avoir quitté une magistrature sous influence. Comme avocat, je m’estime indépendant et continue d’exercer un métier de droit avec passion.

Que faudrait-il pour améliorer la situation en matière d’indépendance de la justice au Burundi ?

 Il faut véritablement changer le visage de la magistrature burundaise. Pour cela, la solidarité internationale est indispensable. Il est fondamental que les bailleurs de fonds, les ONG et les Barreaux étrangers fassent pression sur le gouvernement burundais pour l’encourager à créer les conditions favorables à la création d’une magistrature réellement indépendante. Cette indépendance, c’est la garantie d’une stabilité sociale et économique, nécessaire pour attirer et rassurer les investisseurs étrangers. En fin de compte, seule une justice indépendante peut régler les rancœurs du passé et éviter les guerres civiles à venir.  

Novembre 2012 
 
Burundi
  • Capitale : Bujumbura
  • Langue officielle : Kirundi, Frans
  • Population : 8.575.200
  • Espérance de vie à la naissance : 50.40.ans
  • PNB par habitants (PPA): 400 USD
  • Taux d’alphabétisation des plus de 15 ans : 51.6%
  • Classement IDH* : 0.316
  • Type de gouvernement : Republique

* IDH = Indice de Développement Humain, calculé par la moyenne de trois indices relatifs à la santé/longévité (espérance de vie à la naissance), au niveau d’éducation (taux d’alphabétisation) et au niveau de vie (logarithme du PIB/hab. en PPA)

Sources : www.undp.org et www.statistiques-mondiales.com

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